Plus de 10 000 femmes travaillent l'argan dans plus de 150 coopératives. Les exportations, elles, ont reculé. Le blocage n'est presque jamais la production, et c'est là que la diaspora peut réellement peser.
On raconte souvent la filière argan par la production. C'est l'angle le plus visible, et c'est le mauvais.
À retenir
- Plus de 10 000 femmes travaillent dans la filière, réparties dans plus de 150 coopératives (Women in Business).
- Le Maroc produit environ 4 000 tonnes d'huile d'argan par an, mais n'en a exporté que 1 202 tonnes en 2021, contre 1 348 en 2019 (ANDZOA, citée par Equal Times).
- Le ministère de l'Agriculture vise 10 000 tonnes de production à l'horizon 2030.
Une filière qui produit plus qu'elle n'exporte
Le Maroc produit environ 4 000 tonnes d'huile d'argan par an. Les exportations recensées par l'ANDZOA se sont établies à 1 202 tonnes en 2021, contre 1 348 tonnes en 2019, soit un recul sur une période où la demande mondiale, elle, ne baissait pas (données citées par Equal Times).
L'écart entre production et export n'est pas un problème de volume. C'est un problème d'accès.
Le ministère de l'Agriculture a présenté un plan visant à doubler la production pour atteindre 10 000 tonnes d'ici 2030. Doubler la production d'une filière qui n'arrive déjà pas à exporter le tiers de ce qu'elle produit ne réglera pas, à soi seul, la question du revenu des productrices.
Où se situe réellement le blocage
Il se situe entre la coopérative et l'acheteur étranger, sur quatre points qui n'ont rien à voir avec le savoir-faire.
La certification. Vendre en Europe ou en Amérique du Nord suppose des certifications bio, des analyses de laboratoire, une traçabilité documentée lot par lot. Chacune coûte cher, se renouvelle, et demande une compétence administrative qu'une coopérative de terrain n'a pas de raison de posséder.
Le volume contractuel. Un acheteur étranger commande rarement 200 kilos. Il commande une tonne, régulièrement, avec une qualité constante. Une coopérative seule ne peut souvent ni garantir le volume ni lisser les variations de qualité entre les lots.
La trésorerie. Les délais de paiement à l'export se comptent en mois. Une structure qui paie ses productrices au fur et à mesure ne peut pas avancer plusieurs mois de production.
L'accès à la matière première. C'est le point le plus dur, et il s'est aggravé. Neuf coopératives de l'Union des coopératives féminines de l'argan ont cessé leur activité faute de matière première, dans un contexte d'explosion du prix des fruits (Equal Times).
Ce que la concurrence industrielle a changé
Quand le prix du fruit d'arganier monte, ce sont les structures les plus capitalisées qui achètent. Les coopératives féminines, qui vivent de marges fines et n'ont pas de réserve, se retrouvent en concurrence directe pour la même ressource avec des acteurs qui peuvent stocker.
Le Programme des Nations unies pour le développement souligne pourtant la valeur de ces coopératives comme forme d'activité durable et ancrée dans les territoires (PNUD Maroc).
Ancrée, donc peu mobile. C'est une force sur le plan social et une vulnérabilité sur le plan économique.
Ce qu'un appui venu de la diaspora change réellement
Les membres de la diaspora arrivent souvent avec l'intention d'aider financièrement. L'argent est rarement ce qui manque le plus.
Ce qui manque, dans l'ordre :
- Une compétence réglementaire dans le pays de destination. Quelqu'un qui sait quelles certifications sont réellement exigées au Canada ou en Belgique, et lesquelles sont vendues sans être nécessaires.
- Un accès acheteur. Une introduction chez un distributeur vaut plus qu'une subvention, parce qu'elle crée un revenu récurrent au lieu d'un apport unique.
- Un financement du besoin en fonds de roulement, pas de l'équipement. Les coopératives ont souvent le matériel. Ce qu'elles n'ont pas, c'est de quoi tenir entre la production et le paiement.
- De la logistique. Groupage, douane, incoterms. Un savoir ennuyeux, décisif, et que personne ne finance.
Un investisseur qui apporte le point 1 ou le point 2 pèse davantage qu'un apport en capital équivalent à plusieurs années de marge.
Comment lire un dossier de coopérative sur le portail
Les projets associatifs et coopératifs suivent le même circuit de vérification que les projets commerciaux. Le numéro légal, les statuts et la cohérence documentaire sont contrôlés de la même façon.
Deux points méritent une attention particulière sur ce type de dossier. D'abord, la régularité de l'approvisionnement : une coopérative qui ne sécurise pas sa matière première a un risque qui ne figure pas dans son compte de résultat. Ensuite, la répartition réelle du revenu entre la structure et les productrices, qui n'apparaît pas toujours d'elle-même et qu'il faut demander.
Ces deux questions se posent avant le rendez-vous, et le dossier y répond souvent à moitié. C'est exactement le genre de lecture que le score de confiance permet de faire vite.
Le regroupement, la piste la moins explorée
Aucune coopérative de 30 productrices ne remplira seule une commande d'une tonne mensuelle. Trois coopératives voisines, oui.
Le regroupement bute pourtant sur des obstacles concrets qu'un tiers extérieur résout mieux que les intéressées : qui certifie, qui facture, comment on répartit une commande quand les lots n'ont pas exactement la même qualité, et qui porte le risque si un lot est refusé.
C'est un travail d'organisation, pas de financement. Il demande quelqu'un de neutre, disponible plusieurs mois, et capable de tenir une position quand les intérêts divergent. Un membre de la diaspora avec une expérience d'achat ou de qualité industrielle est souvent mieux placé qu'un bailleur.
Le PNUD documente cette dimension collective comme l'un des apports centraux du modèle coopératif (PNUD Maroc). Encore faut-il que quelqu'un finance le temps de coordination, qui n'apparaît dans aucun budget d'équipement.
Ce qu'il faut vérifier avant de s'engager
Quatre points, dans l'ordre où ils tuent un projet.
- L'approvisionnement est-il sécurisé par un accord écrit avec les ayants droit, ou dépend-il d'achats au prix du jour ?
- Les certifications sont-elles en cours de validité, et qui en paie le renouvellement ?
- La répartition du revenu entre la structure et les productrices est-elle documentée, ou seulement affirmée ?
- La gouvernance : qui signe, qui engage la coopérative, et que se passe-t-il si la présidente change ?
Une coopérative qui répond aux quatre est rare. Une coopérative qui accepte que la question soit posée l'est beaucoup moins, et c'est déjà un signal.
Questions fréquentes
Combien de femmes travaillent dans la filière argan au Maroc ?
Plus de 10 000 femmes travaillent dans la filière, réparties dans plus de 150 coopératives recensées au Maroc. La production annuelle avoisine 4 000 tonnes d'huile d'argan, et le ministère de l'Agriculture vise 10 000 tonnes à l'horizon 2030.
Pourquoi les exportations d'huile d'argan reculent-elles ?
Les exportations sont passées de 1 348 tonnes en 2019 à 1 202 tonnes en 2021 selon l'ANDZOA. Le blocage tient au coût des certifications, à l'incapacité de garantir des volumes contractuels réguliers, aux délais de paiement à l'export et à l'accès à la matière première.
Quel est le principal risque pour une coopérative d'argan ?
L'accès à la matière première. Neuf coopératives de l'Union des coopératives féminines de l'argan ont cessé leur activité faute de fruits, dans un contexte de forte hausse des prix où les structures les plus capitalisées peuvent stocker et pas elles.
Comment un membre de la diaspora peut-il aider concrètement ?
En apportant une compétence réglementaire dans le pays de destination ou un accès acheteur, plutôt qu'un apport en capital. Une introduction chez un distributeur crée un revenu récurrent, là où une subvention ne règle qu'un exercice.
Benjamin Benichou-Dorgan
Partner M Invest, dirigeant d'un cabinet de conseil international
Partner de M Invest et dirigeant d'un cabinet de conseil international, Benjamin anime le réseau du club et les rencontres entre porteurs de projets et membres de la diaspora.